1 Une critique à la théorie des trois mondes de Popper, Frege et Durkheim
Combien de mondes existent ? Dans la philosophie et la sociologie on distingue trois mondes : Le monde extérieur, le monde intérieur et un monde, que Popper appelle « Third World » et que Durkheim appelle « le domaine propre de la sociologie ». Si on combine les variables “substance” et “dépendance du sujet”, on peut démontrer, qu’il y a quatre mondes partiels. Le quatrième monde est un monde, qui est matériel et dépendent du sujet.

Si un quatrième monde existe: Quelles qualités – sauf la matérialité et l’indépendance du sujet – possède ce monde ? Comment peut-on s’imaginer ce monde ? C’est la deuxième question. Dans le contexte de cette question, je voudrais analyser les relations entre ces mondes. Si le nombre des mondes se change, le nombre des relations entre ces mondes change aussi.
Une recherche systématique de la répartition possible du monde, c’est-à-dire une recherche complète et sans recoupement, est intéressante pour la philosophie, notamment pour l’ontologie et aussi pour les sciences sociales. J’ai essayé de trouver une réponse, qui est, il est vrai, plus sociologique qu’une enquête philosophique pure, mais qui est également plus philosophique qu’une enquête sociologique pure.
Il me faut remarquer, qu’il est impossible de traiter ces questions en détail dans le cadre des ressources, qui sont à la disposition. Cette recherche est plutôt une esquisse de pensée.
Dans le chapitre 2 j’analyse la répartition du monde, c’est-à-dire les deux principes de la répartition (la substance et la dépendance du sujet) et la combinaison de ces deux principes.
Dans le chapitre 3 j’étudie deux réponses sur la deuxième question, les relations entre les mondes et je critique la théorie des trois mondes de Popper, Durkeim (et Frege).
Finalement, je résume les résultats de cette enquête.
2 Répartition du monde
Si on accepte, que le monde est une « Mannigfaltigkeit » (Kant), une répartition du monde est possible. Plusieurs principes de répartition sont pensables, par exemple on peut répartir le monde par la position, l’importance, la connaissance etc. Dans le suivant je me borne à deux principes de répartition, qui sont courants non seulement dans les sciences, mais aussi dans la vie quotidienne : une répartition concernant la substance et une répartition concernant la dépendance du sujet. Si on accepte ces principes de répartition, il faut accepter, qu’il y a un quatrième monde partial.
2.1 Répartition du monde concernant la substance
Une répartition du monde concernant la substance suppose la position, que cette répartition soit possible. Cette répartition est possible, si on prend comme point de départ l’existence d’au moins deux substances.
2.1.1 Positions quant à possibilité de la répartition concernant la substance
Quant au nombre de substances, on peut distinguer trois positions :
Selon la position moniste, une répartition du monde concernant la substance n’est pas possible, car le monisme s’appuie à l’hypothèse, qu’il n’y ait qu’une substance.(1) On peut distinguer au moins deux positions monistes : le matérialisme et l’idéalisme.
Selon les matérialistes, le monde n’existe que comme monde matériel. Un représentant de cette position est Hobbes. Il explique le processus de la perception de la manière suivante: « La cause de la sensation est le corps extérieur, ou objet, qui presse l’organe à chaque sensation, soit immédiatement, …, soit médiatement, … ; cette pression, par l’intermédiaire des nerfs et des membranes, induit un mouvement continu vers l’intérieur, jusqu’au cerveau, et de là jusqu’au cœur » (p.16).(2) L’homme comme machine, qui obéit aux lois du choc.
Selon les idéalistes, le monde n’existe que comme monde immatériel. Par exemple Berkeley écrit: « There is no other substance than spirit, or that which perceives. » (§30)(3)
Selon la position dualiste, une répartition du monde est possible, car on suppose l’existence de deux substances, en effet le corps et l’esprit. On peut distinguer plusieurs positions, qui se distinguent – entre autres – concernant leurs suppositions quant à la relation entre ces deux substances ; dans ce qui suit, je n’en entre pas dans le détail.(4) Un représentant de cette position est Descartes, qui distingue dans son œuvre « Meditationes de Prima Philosophia » la res extensa et la res cogitans. Dans le passage 2.1.2 je reviens sur Descartes.
Selon la position polyiste, une répartition du monde est possible aussi, car on suppose l’existence de plusieurs substances, au cas extrême d’un nombre infini. Par exemple Leibniz décrit dans son œuvre « Monadologie » les monades comme « substance simple » (§1), et il écrit : « Car il n’y a jamais dans la nature deux êtres, qui soient parfaitement l’un comme l’autre et où il ne soit possible de trouver une différence interne. » (§9) Selon Leibniz il y a autant de substances simples qu’il y a des monades.
Bien que cette position puisse aussi être une base pour la répartition du monde, cette position n’est pas le point de départ de l’argumentation qui suit, car pour cette argumentation la position dualiste suffit.
(1) Cela s’applique aussi au monisme de Spinoza. Il est vrai, qu’il distingue le corps et l’âme, mais ce ne sont pas deux substances, mais deux modi d’une substance, en effet la substance de dieu. Il écrit: « L’esprit et le corps, c’est un seul et même individu que l’on conçoit tantôt sous l’attribut de la pensée, tantôt sous celui de l’etendue. » (Ethique, II, prop. 21).
(2) Autre représentants de la position matérialiste sont par exemple Demokrit, Gassendi, Diderot, Feuerbach ou La Mettrie. Cf ; Lange, F. A ., Geschichte des Materialismus, 1974
(3) Représentants d’Idéalisme sont enter autres Platon, Kant et Hegel. Cf. Willmann, O. Geschichte des Idealismus, Vol. I, 1973, Vol. II, 1975 ; Vol. III, 1979
(4) Un problème des théories dualistes est la question, comment on peut s’imaginer la relation entre le corps et l’esprit (problème corps-esprit) : „ Si l’âme est le contraire du corps, il n’est guère étonnant que se pose le problème de leur union et que des difficultés insurmontables surgissent.“ (Chantal Jaquet, „Le Corps“, p. 148).
2.1.2 Répartition du monde selon la position dualiste
Selon la position dualiste on peut répartir le monde en le monde matériel et le monde immatériel. Le monde matériel et le monde immatériel excluent l’un l’autre. Le monde immatériel est tout ce que le monde matériel n’est pas, et vice versa. Quelles qualités a le monde immatériel et lesquelles a le monde immatériel ? Car pour l’argumentation suivante la répartition concernant la dépendance du sujet est plus importante que la répartition concernant la substance, je me borne à une description courte.
2.1.2.1 Le monde matériel
Selon Descartes, une de ces deux substances, c’est la res extensa ou le corps. Il écrit dans les Méditations :
„Par le corps, j’entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure ; qui peut être compris en quelque lieu, et remplir un espace en telle sorte que tout autre corps soit exclu ; qui peut être senti ou par l’attouchement ou par la vue ou par l’ouïe ou par l’odorat ; qui peut être mu en plusieurs façons non par lui-même, mais par quelque chose d’étranger duquel il soit touché et dont il reçoive l’impression.“ (Méditation seconde, p. 75-77)
Ces corps sont étendus sur les dimensions spatio-temporelles ; concernant l’espace, c’est « l’extension en longueur, largeur et profondeur » (Méditation cinquième, p. 155) [1]
Controversée est la relation entre le corps et les dimensions : Les représentants de la position absolutiste (entre autre Newton) supposent –contrairement aux représentants de la position relativiste (entre autre Leibniz) – que les dimensions existent indépendamment des objets.[2] Ces discussions je ne peux pas traiter dans le suivant.
2.1.2.2 Le monde immatériel
Selon Descartes, l’autre substance, c’est la res cogitans. Il écrit :
« Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. » (Méditation seconde, p. 81)
Contrairement au corps, la res cogitans est une chose qui n’est pas « étendu en longueur, larguer et profondeur, et qui ne participe à rien de ce qui appartient au corps« (Méditation quatrième, p. 133) C’est-à-dire la res cogitans n’est étendue ni sur les dimensions spatiales, et – car le corps est étendu dans le temps – ni sur la dimension temporelle. Cette position je ne défends pas, car on peut définir le début et la fin des évènements immatériels.
Descartes distingue – comme beaucoup des auteurs avant et après lui – trois genres de la res cogitans : « les unes sont appelées volontés ou affections, et les autres jugements. » (Méditation troisième, p. 99) ; la répartition en ces trois genres est acceptable. Il y a beaucoup de définitions de ces trois genres; par exemple la notion « Jugement », qui signifie, selon Frege, le « Sinn eines Satzes »[1]. Exemple : Le jugement « Il pleut » est l’expression de la pensée « Il pleut ». Je renonce à entrer dans le détail de ces discussions de définition.
[1] Frege, G., Gedanke, 1976, p. 33
2.2 La répartition du monde concernant la dépendance du sujet
Si on prend comme point de départ la structure « X dépend du sujet », il faut traiter trois questions : Primo : Qu’est-ce que le sujet ? Secundo : Qu’est-ce que le dépendant du sujet ? Tertio : Quelle est la signification de « dépendre de » ? Je traite ces questions brièvement dans le suivant. L’accent est mis sur les deux premières questions, car leur analyse est plus importante pour le suivant.
2.2.1 Qu’est-ce que le sujet ?
À la question « Qu’est-ce que le sujet ? » on peut donner une réponse (qualitative) concernant la substance du sujet et une réponse (quantitative) concernant le niveau d’agrégation du sujet.
2.2.1.1 La substance du sujet
Pour définir le sujet, on peut prendre comme point de départ l’hypothèse, qu’une chose quelconque soit à un certain égard ou sujet ou non-sujet, c’est-à-dire : objet. Cette hypothèse se trouve par exemple dans Schopenhauer : « Wie nämlich kein Objekt ohne Subjekt sein kann, so auch kein Subjekt ohne Objekt, d. h. kein Erkennendes ohne ein von ihm Verschiedenes, welches erkannt wird »[1]
Quelles sont les conséquences pour la recherche du sujet, si on défend la position dualiste, c’est-à-dire l’hypothèse de l’existence de deux substances, le corps et l’esprit ? La pensée s’impose, que le sujet participe à ces deux mondes, mais cette conséquence n’est pas obligatoire. Pensable est également, qu’il y ait deux substances, mais le sujet ne participe qu’à un de ces deux mondes. Au total il y a trois positions concernant la substance du sujet :
- Le sujet ne fait partie que du monde matériel.[2] Le corps est le sujet. Ce sujet peut réagir sur le monde, il est un sujet d’action.[3] Mais ce sujet ne peut ni penser ni sentir ni vouloir. L’objet est le reste du monde matériel et tout le monde immatériel.
- Le sujet ne fait partie que du monde immatériel. L’esprit est le sujet. Ce sujet peut penser et sentir et vouloir, il est un sujet de connaissance (et d’affection et de volonté).[4] L’objet est le reste du monde immatériel et tout le monde matériel.
- Le sujet ne fait partie seulement du monde matériel, mais aussi du monde immatériel. Le corps et l’esprit sont le sujet. Le sujet n’est seulement un sujet de connaissance (et d’affection et de volonté) mais aussi un sujet d’action. L’objet est le reste du monde matériel et le reste du monde immatériel.
Dans ce qui suit, je suppose un sujet à la fois matériel et immatériel, car cette supposition est courante dans la philosophie, les sciences sociales et la vie quotidienne.
[1] Schopenhauer, A., Die Welt als Wille und Vorstellung, Band II, 19, 1977. Il y a d’autres positions, par exemple dans Hegel et les philosophes du romantisme – ou dans Jaspers, qui se réfère au mystic: « Wo kein Objekt mehr gegenübersteht, also jeder Inhalt fehlt, darum auch unsagbar ist und doch erlebt wird, sprechen wir im allerweitesten Sinne vom Mystischen » (1971, p. 19)
[2] Cette position n’est pas identique à la position matérialiste, selon de laquelle il n’y a que la substance matériel. Par conséquence, le sujet ne peut être qu’un sujet matériel. De la même manière, le point suivant n’est pas identique à la position idéaliste.
[3] Ce sujet d’action est l’homme « as the behavorist views it». Cf. John Watsons: « Psychology as the behaviorist views it is a purely objective experimental branch of natural science. Its theoretical goal is the prediction and control of behavior. Introspection forms no essential part of its methods » (1913, p. 158) Watsons ne dit pas, que la conscience, autrement dit : le monde immatériel, n’existe pas ; au contraire, c’est l’existence de ce monde, qui est un problème, que Watson voudrais résoudre. Son proposition : l’ignorance de ce monde. Par conséquent, il ne traite l’homme que comme sujet matériel.
[4] Cf. Descartes : « il est certain, que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. » (Méditation sixième, p.185)

